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Les hommes forts

Ce n’est pas toujours difficile de grandir. Il n’est même pas nécessaire de tendre évangéliquement la joue. La distraction d’un regard un peu moins morne et anesthésié suffit.

Les voitures passent, le pneu battant le pavé disjoint. La marche décidée dans le confort d’une vêture adaptée au temps, je vais. Mais ce pourrait être vous. Et je les croise.

Ils montent une côte raide de la ville aux mille collines. Le père devant, édenté sur ses ahans d’encouragements, un rien joyeux, attelé à sa charrette aux brancards étroits. La famille derrière, arquée dans un geste désespéré pour arracher une tonne peut-être à la loi de la gravitation et aux irrégularités de la chaussée. Le haut des hanches des filles laissent voir un ruban de peau, une nudité brune égale à celle des pieds déformés par les années d’effort. Et de mètre en mètre, ils tire-poussent leur chargement, donnant le rythme aux gros véhicules qui s’alignent derrière eux.

Ou bien c’est cet homme seul, les bras pliés pour jouer de l’équilibre entre sa traction et l’appui pour compenser sa charge. Sa charrette vient d’une autre époque, une barre de fer à béton tordue en travers des brancards pour enfermer l’homme-tracteur dans sa tâche. Dans la file de l’embouteillage, il emmène sa livraison de tomates, entre un taxi-bé et les voitures témoins de deux décennies d’évolution automobile, trottant quand la circulation se fluidifie.

Ou bien ce seront d’autres encore, au hasard de la route ou d’une piste. Ils ont l’âge de leurs cagettes d’antan, l’âge des siècles de traction humaine, l’âge du monde pré-industriel qui continuent de se battre. Sous les pub des flux internet, des liaisons aériennes internationales, ils gagnent de quoi poursuivre le labeur de l’existence. Car ce sont des hommes. De simples hommes qui suivent leur chemin pendant que je passe, l’oeil réveillé à la fenêtre du taxi.

Mais ce pourrait être vous.