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Les dépossédés merveilleux

Il y a ces lecteurs dans des pays où il n’existe ni livres, ni librairie. Les bibliothèques sont des souvenirs dont ils restent quelques fossiles en décomposition. Mais eux, ils lisent. Il y a ces mécaniciens qui deviennent danseurs contemporains, sont invités dans des Centres chorégraphiques en Europe et retournent à leur débrouille. Il y a ces écrivains et ces dramaturges auxquels certains éditeurs et quelques événements culturels accordent un créneau singulier mais si rare. Il y a ces cinéastes qui ne veulent pas en rester à Sembene et aux grands rêves fatigués des années 70 et dont les talents finissent par se voir. Loin, si loin de chez eux souvent.

Et puis, il y a le quotidien ubuesque de leurs surréalistes pays. Là les ministres de la culture promettent 300 euros et n’honorent pas leur engagement, les responsables urbains affirment que la pelouse d’un stade ne peut pas accueillir des danseurs, qu’une avenue ne peut pas s’ouvrir à une manifestation culturelle gratuite, qu’une place au centre ville est devenu un lieu sacré et tabou. Alors ces drôles d’oiseaux qu’ailleurs on appellerait artistes émigrent, le temps d’un travail reconnu, ou pour toute leur vie.

Ceux qui reviennent continuent. Ils frappent à la porte des commissions régionales ou urbaines, serrent des mains politiques et sont payés en encouragements indifférents. Ils vont voir les coopérants, ces jeunes gens aux certitudes de fonctionnaires coloniaux, qui égrainent à longueur d’organigrammes leur credo libéral, et les sermonnent doctement, en fermant les yeux devant l’inanité des « autorités locales ». Celles-ci hululent à la grandeur nationale, fustigent le néocolonialisme et tendent leur cybille aux coopérants qui peuvent ainsi s’acheter leur prochain marché de développement.

Ceux qui triment de tous leurs muscles, se débattent l’envie créative dans la médiocrité ambiante, ne lâchent rien. Ils laissent croître leur ironie à mesure que diminuent leurs illusions. Ils esquivent, vivent de rien mais n’abandonnent pas. Plus que des artistes maudits, figés dans une posture romantique, ce sont les frères des clochards célestes, des bri-gands de l’incurie, de la bêtise, de la suffisance diplômée et des normes internationales. Ils ne se nourrissent d’aucunes illusions, et surtout pas des leurs ; ils se contentent de fabriquer des châteaux de sable, irrémédiablement avalés et nécessairement reconstruits. Ils bâtissent du réel, ce vivant éphémère qui se reproduit toujours.